N°020_Vol.2_02
- LES SAVEURS ETHIQUES ET ESTHETIQUES DE LA PAROLE
- EN PAYS SEEREER
- Mbaye THIAO
- Littérature africaine orale
- Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD)
- ORCID iD: 0009-0009-4739-8435
- mthiao1111@yahoo.fr /mbaye9.thiao@ucad.edu.sn
Introduction: Dans les sociétés à tradition orale, la parole est le principal véhicule de la culture et le mode d’expression privilégié pour dire le monde, pour rendre compte des interactions sociales, pour transmettre la pensée politique et religieuse. Le statut de la parole que recèlent les croyances et les pratiques seereer met en évidence un environnement informationnel et formel où tout acte communicationnel obéit à la réglementation de son usage dans les différentes activités de la communauté. Sa puissance évocatrice, son pouvoir de figuration, ses goûts (fa lay fa mbelu : parole délicieuse ; xor o don : bouche amère) et ses odeurs (fa lay ngooñu : parole nauséabonde) montrent, s’il en était encore besoin, son caractère multidimensionnel, et même sa complexité. Son maniement, au gré des circonstances existentielles, requiert une certaine sagesse, une certaine finesse et une virtuosité qui rendent au langage sa magie originelle. Acte communicationnel, la parole n’en est pas moins un moyen de symbolisation dont la stylisation conciliant dans l’énoncé, l’utile et l’agréable, c’est-à-dire l’éthique et esthétique. Ce don précieux est pourtant redoutable et même très redouté, car il n’épargne même pas le bois, dit l’adage. Les éclats de parole sont à la fois éblouissants et tranchants. Conscients de son ambivalence, les anciens l’ont enclose dans une bienséance permettant d’endiguer la pestilence morale d’une la logorrhée (fa lay ngooñu, o don ola na yuraa,), d’intercepter les attaques incantatoires du mauvais sorcier (o naq o pariƴ). Étant entendu que « le champ de la parole est encore largement en friche » (Ndiaye, 2020 :21), comment faire un état des lieux de son usage dans la culture à travers ses représentations littéraires ? Comment cerner les jeux et enjeux de la parole dans la société seereer en pistant les figurations olfactives et gustatives ? Dans la figuration de la parole en pays seereer, les goûts, les saveurs voire les couleurs traduiraient sa multifonctionnalité dans les interactions sociales. Les saveurs des mots correspondraient à des idéaux éthico-esthétiques du groupe. On tentera d’aborder cette problématique au travers d’une démarche basée sur les théories de la sociocritique conjuguées, selon les exigences herméneutiques des énoncés et de leurs contextes, à l’ethnocritique en vue d’une préhension du sujet tenant compte de la spécificité de l’énonciation performative de l’oralité. Examinons, à cet effet, les figurations sensorielles dans les énoncés avant de nous appesantir sur les parures stylistiques de la parole.
Conclusion: En pays seereer, les sauveurs et les odeurs de la parole sont arrimées aux idéaux éthiques et esthétiques. Empreinte du caractère atrabilaire de son énonciateur, la parole « amère » et « nauséabonde » couvre d’opprobre et de pestilence psychologique son destinataire. Mais, lorsqu’elle est bien cuite au feu de la conscience et assaisonnée de tours et détours oratoires, elle pare les mots de la bienséance et de la sagesse ancestrale. L’appréciation de la parole relève donc d’une véritable synesthésie, c’est-à-dire une combinaison sensorielle, tributaire de sa complexité et sa multifonctionnalité. On contemple les figures qu’elle projette sur l’écran discursif, on déguste la saveur de sa moralité, on hume son baume vital tout comme on ordonne de la dépolluer de sa pestilence et on contraint l’émetteur de la parer de décence pour éviter que sa nudité heurte la sensibilité. Le maniement de la parole requiert donc un dosage éthique et une certaine virtuosité en vue d’un usage judicieux et respectueux de la bienséance culturelle qui l’apprécie en faisant appel à tous les sens.
Résumé : En pays seereer, la profération de parole est assujettie à des contraintes à la fois éthiques, spirituelles et esthétiques. Dans l’environnement informationnel et formel propre à la culture du terroir, il est établi une correspondance entre les expressions discursives et les représentions gustatives, olfactives et visuelles. De là le caractère multi sensoriel de la parole dont l’appréciation requiert une synesthésie lucide faisant appel à tous les sens pour figurer la parole dans « tous ses états » et « tous ses éclats ». Son encodage, sa transmission et son décodage constituent un processus si délicat que le Seereer le compare à l’art culinaire. L’adage stipule : « la parole est un manioc cuit » (fa lay mboox ɓeluyo). Au prisme de la sociocritique et de l’ethno-critique, les figurations de la parole se révèlent des marqueurs identitaires non négligeables. Pour les Seereer, la pertinence et la beauté de la parole dépendent de sa saveur et de son arôme qui peuvent, suivant les contextes énonciatifs ou au gré des tempéraments des performateurs, saler ou affadir ; embaumer ou empester le climat social.
Mots-clés : Parole, éthique, esthétique, saveur, Seereer.
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