N°019_Vol.3_9
- L’IMMIGRÉ À LA RENCONTRE DES MINORITÉS : LIRE L’AUBERGE DES PAUVRES DE TAHAR BEN JELLOUN
- Paulin Bertrand LENGUE KWAMEN
- Université de Maroua, Cameroun
- ORCID iD: 0009-0007-1757-0690
- blenson2000@yahoo.fr
Introduction: L’émigration, corrélat de l’immigration, fait partie des sujets qui meublent moult débats intellectuels actuels. En effet, le monde globalisé semble être divisé en deux pôles antinomiques : le Nord caractérisé par sa puissance économique, et le Sud marqué par la pauvreté et la précarité. Il ne serait pas futile de rappeler, de manière globale, l’appartenance de l’Europe au premier pôle et celle de l’Afrique au second. Les antinomies économiques entre ces deux aires pourraient justifier le fort déplacement des Africains du continent noir vers le vieux continent. Toutefois, l’Europe serait-elle véritablement un sanctuaire où toutes les peines de l’émigré africain pourraient être sacrifiées sur l’autel d’un accueil chaleureux diffusant un parfum de plein requinquage ? Un tel questionnement s’imbrique bien au présent travail portant sur « L’immigré à la rencontre des minorités : lire L’Auberge des pauvres de Tahar Ben Jelloun ».
Si le terme d’immigré jouit d’une acception quasiment commune, la notion de minorité demeure chargée d’une polysémie conceptuelle avérée. L’immigré est généralement considéré comme cet étranger qui arrive et s’installe, temporairement ou définitivement, dans un pays d’accueil. Quant à la minorité, il importe de la considérer du point de vue des réalités sociales plutôt que du facteur numérique. Elle ne saurait aucunement se rapporter simplement à l‘infériorité numérique d’un groupe. D’ailleurs, Guillaumin (1985) identifiait déjà les Sud-Africains noirs – pourtant en supériorité numérique – durant l’Apartheid comme une minorité. Ceci dit, la minorité sera perçue ici comme un groupe d’individus ayant en commun au moins un caractère sociologique, mais dont l‘intégration sociale reste difficile du fait de leur(s) différence(s). Ce sont donc les différences – identitaires et/ou sociales, voire historiques – plutôt que le nombre qui définissent la minorité. L‘étude sur l‘immigré et les minorités pose donc le problème de l‘acceptation de l‘autre (ses différences) en terre d’accueil. Ce problème fait surgir une préoccupation majeure à l‘esprit : Les différences de l‘immigré ne font-ils pas de lui une minorité en terre d’accueil ? Cette préoccupation s’enchevêtre à un flot de questionnements tels : Les minorités déjà présentes sur place voient-elles leurs différences facilement acceptées en terre d’accueil ? Quelles seront les conditions de vie de l‘immigré qui rejoint cette vague ? Pour répondre à ces interrogations, l‘analyse se bâtit autour de deux hypothèses. La première hypothèse stipule que le personnage immigré est présenté sous les traits d’une minorité dans le corpus. Quant à la seconde hypothèse, elle porte sur une différenciation caractérisant les interactions entre personnages – autochtones et allogènes. Une étude méthodique et méthodologique des personnages du texte permettra de vérifier ces hypothèses. Il s’agira de considérer les personnages d’un point de vue sémiologique, c’est-à-dire comme des signes à part entière du texte. Dans cette logique, Philippe Hamon (1977) retient trois champs de signification du personnage. De ces champs, il évoque notamment « l’être » du personnage dont la psychologie, entre autres, constitue un élément capital d’analyse.
En outre, Philippe Hamon évoque la notion de « personnages référentiels ». Pour ce dernier, le personnage référentiel revêt des traits de la réalité sociale ; comme tel, il est illustratif de la fonction pragmatique du texte littéraire. Il faut préciser que la fonction pragmatique du texte « répond à la relation qu’entretiennent les signes avec leurs utilisateurs » (Todorov, 1970 : 98). Sous ce postulat de Todorov, le signe peut être placé en relation avec l’homme. Sa signification dépendrait de ceux qui l’utilisent, l’usage qu’ils en font. Autrement dit, une connaissance de ceux qui utilisent le signe facilite son appréhension. Par conséquent, sa signification fait appel à l’anthropologie. C’est sans doute dans ce sens que Roland Barthes a pu dire : « La fonction-signe a donc – probablement – une valeur anthropologique, puisqu’elle est l’unité même où se nouent les rapports du technique [sic] et du signifiant » (Barthes, 1993 : 1488). Signes à part entière du récit, les personnages seront ainsi étudiés sous le prisme sémiologique ci-haut défini. Le personnage référentiel, notamment, a une fonction d’ancrage réaliste qui contribue fortement à la construction de l’illusion réaliste du texte, pour ainsi paraphraser Reuter (1988 : 3). Des personnages du roman seront donc saisis du point de vue de leur valeur pragmatique ; mieux, de leur rapport à la société italienne décrite par le romancier. Une telle appréhension est relative à la sémiose (Courtès, 1991) du texte ; c’est-à-dire l’ancrage social de la signification du discours textuel. C’est dans ce sens que seront dévoilés les champs sémantiques que constituent les personnages – signes textuels – sous la plume jellounesque. Ceci dit, l’étude se fera en deux phases. La première phase donnera de déceler la marginalisation des minorités en Italie que connote le système des personnages. Quant à la seconde partie, elle rendra compte d’une signification des personnages relative à une psychopathologie ; somme toute, situation qui assimile l’exil à une forme d’asile.
Résumé : La mondialisation est fortement marquée par le déplacement des individus des pays du Sud vers ceux du Nord. C’est notamment le cas de l’Italie qui fait face à un flux important de migrants maghrébins. Ces derniers y vont pour échapper aux nombreux maux sociaux subis dans leurs pays d’origine. Toutefois, le pays d’accueil connait aussi son lot d’inconvénients. En témoignage, la situation sociale labile des minorités qui y vivent. Une telle observation aura motivé la présente étude intitulé : « L’immigré à la rencontre des minorités : lire L’Auberge des pauvres de Tahar Ben Jelloun ». L’analyse pose le problème de l’intégration sociale de l’allogène maghrébin en terre transalpine. Ce dernier, à la lecture du corpus, semble rejoindre un pays où certaines couches sociales sont défavorisées. Aussi, l’étude permet-elle de constater que le sort de l’immigré diffèrera peu de celui des minorités rejointes sur place. La marginalisation et la dépression sont dévoilées comme des signes du profond malaise de ceux-ci. Pour parvenir à de telles conclusions, le travail aura emprunté des outils analytiques de la grille sémiologique. Il s’est notamment référé à la conception sémiologique des personnages proposée par Philippe Hamon. Les personnages, signes à part entière du récit, ont pu être saisis sous l’angle de leur véritable signification. Ainsi, des signes textuels ont révélé quelques personnages référentiels symptomatiques de la situation des minorités en Italie.
Mots-clés : Immigration, Minorité, Exile, Asile.
IMMIGRANT MEETING WITH MINORITIES: A READING OF L’AUBERGE DES PAUVRES BY TAHAR BEN JELLOUN
Abstract: Globalization is strongly marked by the movement of individuals from countries of the South to those of the North. This is particularly the case for Italy, which is facing a significant flow of migrants from Maghreb. Most of them go there to escape to the social ills in their countries. However, the host country also has its own social scourges. As evidence, the unstable social situation of the minorities living there. That being said, the current study will focus on the following topic: “Immigrant meeting with minorities: a reading of L’Auberge des pauvres by Tahar Ben Jelloun”. The analysis points out the problem of the social integration of the Maghreb’s immigrant in transalpine lands. This last one, upon reading the corpus, seems to join a country where some peoples are disadvantaged. Also, the study shows that the fate of the immigrant will not differ from that of the minorities encountered over there. Marginalization and emotional distress are revealed as signs of their deep discomfort. To reach such conclusions, the work will refer to the analytical tools of the semiological grid. The semiological conception of characters, proposed by Philippe Hamon, will particularly lead our work. The characters, signs of the novel, could be understood from the angle of their true meaning. Thus, textual signs revealed some referential characters linked with the situation of minorities in Italy.
Keywords: Immigration, Minority, Exile, Asylum.
Références bibliographiques
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