• PENSER ET CONSTRUIRE LA PAIX À PARTIR DE PROPOS POUR UNE ÉTHIQUE DE LA PAIX DE MATHIEU LOU BAMBA
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  • Bledoumou Cédric-Blanchard APPENAN
  • Ecole Doctorale Sociétés, Communication Arts, Lettres et Langues (SCALL)
  • Université Félix Houphouët-Boigny
  • ORCID iD: 0009-0003-6547-3722
  • cedricappenan2@gmail.com
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  • Atchey Aymar Desjoie MOUA
  • Ecole Doctorale Sociétés, Communication Arts, Lettres et Langues (SCALL)
  •  Université Félix Houphouët-Boigny
  • ORCID iD: 0009-0009-9678-2695
  • aymardesjoie@gmail.com

Introduction: L’histoire de toutes les sociétés jusqu’à nos jours est traversée par l’expérience de la guerre. De mémoire, entretenue par A. Bauer (2023) dans son ouvrage Au commencement était la guerre, la construction des sociétés humaines s’est, bien souvent, accompagnée de guerres vécues à différentes échelles des communautés. C’est la guerre qui est le déterminant de l’histoire des hommes au point où elle devient le principe organisateur de la communauté internationale. La guerre a permis la création du système des Nations Unies, qui est le point culminant des traités de paix, et donc de fin de guerre, entamés depuis le XVIIe siècle. Alors que Francis Fukuyama prédisait, après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique, « la fin de l’histoire », par quoi il incombe d’entendre la disparition des antagonismes, qui signerait l’avènement d’un monde « post-guerre » rythmé par le modèle de la démocratie libérale, les espoirs d’un nouvel ordre mondial pacifique fondé sur le droit s’effondrent. Autrefois exclusivement interétatique, la guerre devient aussi intra étatique. « L’ennemi jadis considéré à l’extérieur des frontières est, désormais, à l’intérieur », écrit l’éminence grise, Monsieur le Professeur M. L. Bamba (2023 :47). La transposition de l’ennemi à l’intérieur des frontières, et donc hors du champ international, et la mondialisation, ont laissé dans les relations internationales un climat d’absence de guerre semblable à un état de paix. « Mais toute absence de guerre ne doit pas être assimilée à la paix […]. L’absence de guerre ne se confond donc pas nécessairement avec l’état de paix », poursuit le philosophe ivoirien (M. L. Bamba, 2023 :50). La guerre, ce moment de violence et d’insécurité où l’adversité est avérée, apparaît comme un fait social lié généralement aux États, et qui dissipe les univers de paix, de sorte que tout projet de paix universelle et durable semble se réduire à une utopie.

En revanche, l’illusion d’un monde sans guerre(s) est une idée que déconstruit M. L. Bamba, kantien de formation, Professeur émérite et chef de fil de la Commission ivoirienne pour l’UNESCO durant plusieurs années, qui développe une conception de la paix comme un horizon de possibilités. Il remanie le projet kantien qui fonde la paix sur des dispositions essentiellement morales et juridiques, en y intégrant, à côté des deux conditions (condition négative et condition positive) de la paix, un aspect « oublié » de Kant : l’éducation à la culture de la paix, qu’il conceptualise comme « l’éducation à l’altérité ». La paix se concevrait ici à la fois comme un apprentissage et un engagement de tous et de chacun à la construire comme un projet commun. Une paix provisoire, où tout est susceptible de retomber sans cesse dans l’état de guerre, ne saurait être qualifiée véritablement de paix. La paix doit avoir une qualité durable. Pour ce faire, la paix doit être un état de droit moralement fondé. Cela signifie qu’elle acquiert sa légitimité du fait de l’engagement de chacun à la produire, à l’observer et à œuvrer à son maintien (M. L. Bamba, 2023 :51).

Dans la constitution de l’UNESCO, on peut lire un postulat de base qui structure tout le discours de M. L. Bamba : « comme c’est dans la pensée des hommes que se construit la guerre, c’est aussi de leur pensée qu’il faut partir pour construire la paix durable. » L’avènement de la paix durable et perpétuelle, qui reste un concept « jamais expérimenté » dans l’histoire, convoque le problème suivant : de quelle manière la paix, qui se comprend comme un état d’être censé supprimer la logique de guerre qui relève du phénoménologique, peut-elle se construire par la pensée ? Nous entendons répondre à cette préoccupation en procédant d’une méthode d’analyse critique. Laquelle nous enjoint de déceler les possibles contradictions dans le discours et le jeu des acteurs prétendument en quête d’une paix mondiale. Le premier moment vise donc à mettre en évidence puis à déconstruire le discours dominant qui nous semble oblitérer le sens de la marche vers la paix durable. Le second moment, heuristique, consiste, dans la lignée méthodologique d’E. Kant, à proposer des moyens de résolutions des controverses autour du projet mondial de paix. Lesquels sont inspirés de la philosophie de l’un des plus grands disciples ivoiriens du natif de Königsberg, monsieur le Professeur M. L. Bamba. L’objectif visé est de déterminer les conditions de possibilités c’est-à-dire les structures a priori qui rendent possible l’expérience vécue d’une paix construite au moyen de la raison.

Résumé : L’invasion russe de l’Ukraine (24 février 2022), le regain du conflit Hamas-Israël (07 octobre 2023), l’expansion du terrorisme au Sahel, etc., signent le retour de la guerre dans le monde contemporain. La divergence des intérêts individuels et nationaux offre le théâtre de conflits d’intérêts, que les différents acteurs transposent sur le champ militaire. L’œuvre au jour du philosophe Mathieu Lou Bamba constitue, au-delà de la rhétorique et des innombrables projets de paix, un appel à l’action. Elle est une invitation à développer une culture de la paix pour sortir du désordre international institué par les appétits stratégiques des États. La définition positive de la paix lui vaut d’aller au-delà de la simple absence de guerre, en mettant l’accent sur la justice sociale, l’égalité, la réconciliation des peuples, et surtout l’accueil et la volonté de faire monde avec les autres. Cet Ubuntu mondial peut conduire à des réformes sociales et politiques pour éliminer les causes structurelles des conflits. Nous mettons à l’épreuve l’hypothèse de recherche suivant laquelle l’éducation à l’altérité est la condition de possibilité d’une paix durable. 

Mots-clés : Culture de la paix, Guerre, Mathieu Lou Bamba, Paix, Ubuntu.

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