• L’AUTONOMISATION DE LA PAROLE FEMININE DANS BITNA,
  • SOUS LE CIEL DE SEOUL DE J.-M.G. LE CLEZIO
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  • Asma BAHIRI
  • Modern Algerian Communicative Discourse Laboratory
  • University of Ain-Temouchent, Algeria
  • ORCID iD:0009-0005-7378-4672
  • asma.bahiri@univ-temouchent.edu.dz
  • &
  • Aïcha SIDI YACOUB
  • University of Ain-Temouchent, Algeria
  • ORCID iD: 0009-0007-4246-4398
  • aicha.sidiyacoub@univ-temouchent.edu.dz

Introduction: Les personnages romanesques de J. M. G. Le Clézio ne bavardent pas inutilement : ils parlent en s’enrichissant mutuellement, socialement et culturellement. Cette représentation de la parole dans la fiction, émane d’un désir de l’écrivain de valoriser la prise de parole, conçue non comme un banal usage du langage, mais comme un acte de communication et de signifiance, engendrant une dynamique relationnelle incarnée dans et par un espace social et culturel, ouvert à l’altérité. Cette conception du sujet parlant chez Le Clézio, rejoint celle de Bakhtine qui considère que le locuteur n’est pas figé, un « Adam solitaire[1] » (Bakhtine, 1978 :102) se suffisant à lui-même, mais une instance profondément hétérogène car porteuse de discours antérieurs, d’autre voix et dirigée toujours vers « une réponse future » d’un interlocuteur explicite ou implicite. C’est en cela que l’écriture littérature de J.- M. G. Le Clézio trouve sa raison d’être : en refusant le « langage-prison »  (Ducasse, 1990 :9), ce langage normatif et aliéné imposé par l’Occident, voulant amoindrir, voire supprimer, le désir de l’individu à prétendre à habiter sa propre parole, par la richesse ethnique, culturelle et sociale qui le constitue, Le Clézio privilégie un usage d’un langage capable d’abriter le mouvement de la différence, de l’oralité, ainsi que le nomadisme linguistique et identitaire comme en atteste la communauté de personnages très variés, que développe son œuvre : nomades, marginalisés, voyageurs, enfants-héros, conteurs, femmes atypiques, autant de figures bousculant les schèmes occidentaux des personnages stéréotypés.

Dans son roman Bitna, sous le ciel de Séoul, publié en 2018, J.-M. G. Le Clézio cristallise encore une fois cette question inexorable à l’origine de notre être-au-monde : comment profiter pleinement d’une parole qui ne soit ni contrôlée ni refusée, mais vécue comme espace de liberté et de communication entre soi et l’autre ? Ce roman du dépaysement (La Grande Librairie – France Télévisions, 2018)[2] comme le souligne si bien l’écrivain, met précisément en scène ce phénomène du déploiement libre de la parole à travers le parcours d’une Coréenne, nommée Bitna, jeune fille amenée à « voyager » dans la métropole de Séoul pour raconter des contes à une femme handicapée et récluse chez elle à cause de la maladie et ainsi se réaliser, bon gré mal gré, à travers son identité de sujet parlant. À cet égard, notre article a pour objectif d’étudier, dans ce texte leclézien faussement exotique[3], les mécanismes scripturaires par lesquels la parole féminine se présentifie et s’autonomise pleinement. D’abord, dans un préambule biographique, nous allons montrer comment les déplacements et le métissage linguistique et culturel ont permis la concrétisation chez J.- M. G Le Clézio, d’une réflexion engagée sur l’utilisation du langage, dans une écriture qui se veut espace de restitution de la parole aux voix invisibilisées et marginalisées. Ensuite, nous nous intéresserons à la construction du personnage féminin Bitna, comme figure contemporaine de la conteuse, dont l’identité de sujet parlant se construit à travers l’observation du monde, le contact avec les langues et la création d’une parole mobile et émancipée, prenant forme dans la relation d’écoute qui l’unit à une femme incapable de se mouvoir dans le monde. Enfin, nous analyserons comment ce personnage féminin apprivoise l’immensité hostile et anonyme de la ville de Séoul en faisant de ses contes improvisés, le prolongement des légendes urbaines et comment, par une telle parole inventive, elle transforme la ville, la rendant familière et aussitôt habitée par la possibilité de la rencontre avec l’autre.

  • [1] M. Bakhtine affirme que le langage au début de l’humanité était « neutre et vierge ». Il n’appartenait qu’à l’Adam solitaire et mythique. Il dit à ce sujet : « Adam abord[ait] avec sa première parole [sans aucune trace d’énoncés antérieurs] un monde pas encore mis en question, vierge ; seul Adam le solitaire pouvait éviter totalement cette orientation dialogique sur l’objet avec la parole d’autrui ».
  • [2] Pour Le Clézio, pendant l’écriture de son roman Bitna sous le ciel de Séoul, ce sentiment du dépaysement qu’il a ressenti était double. D’une part, il voulait habiter la conscience d’une jeune fille de nationalité coréenne. Et d’autre part, il était obligé de s’incarner dans un corps féminin.
  • [3] En d’autres termes, on ne lit pas un roman « coréen » au sens commun du terme, mais une lecture leclézienne de la Corée. Cette lecture est loin d’être d’inspiration exotique, mais un regard d’un écrivain expérimenté et habité par l’élan vers l’ailleurs.

Résumé : Cet article analyse, dans le roman Bitna, sous le ciel de Séoul (2018) de J.-M.G. Le Clézio, la mise en écriture de l’autonomisation de la parole à travers le personnage féminin, nommé Bitna, jeune étudiante qui s’improvise conteuse et transforme son expérience de la ville en récits dédiés à réconforter une femme malade, incapable de se mouvoir. Sa parole, à la fois thérapeutique et inventive, à la croisée du récit de vie, des contes et des légendes urbaines, façonne une représentation d’un sujet parlant au féminin, capable, par le truchement de sa voix et de sa parole hautement créative, de s’émanciper des difficultés liées à son genre et d’apprivoiser ainsi l’une des villes les plus peuplées du monde, Séoul.

 Mots-clés : Parole féminine ; Conte ; Légende urbaine ; Émancipation discursive ; Le Clézio.

Références bibliographiques

  • Bakhtine, M. (1978). Esthétique et théorie du roman. Gallimard.
  • Constant, I. (2020). Le Clézio sous le ciel de Séoul : Recettes pour la création de fictions d’altérité. Litteraria Copernicana(1–2), 39–46. https://doi.org/10.12775/LC.2020.021
  • Demers, J., & Gauvin, L. (1976). Autour de la notion de conte écrit : Quelques définitions. Études françaises, 12(1–2), 157–177. https://doi.org/10.7202/036630ar
  • Ducasse, I. (1990). Œuvres complètes. Dans J. M. G. Le Clézio (Préf.), Œuvres complètes.
  • François, C. (2012). C comme conte. Dans C. Chaulet Achour (Dir.), Abécédaire insolite des francophonies. Presses universitaires de Bordeaux. Récupéré sur https://books.openedition.org/pub/3590
  • J.M.G. (2018). Le Clézio. Gallimard, Paris: Bitna sous le ciel de Séoul.
  • La Grande Librairie – France Télévisions. (2018). « Bitna, sous le ciel de Séoul » : La Corée sous la plume de J.M.G. Le Clézio. Récupéré sur https://www.youtube.com/watch?v=-MpdbCkrRhg
  • La PrensaFrancesa. (s.d.). Le Clézio : Le plus mexicain des auteurs français ! Récupéré sur https://laprensafrancesa.com.mx/le-clezio-le-plus-mexicain-des-auteurs-francais/.Nicolas Quirion
  • Le Clézio, J.M.G.(2008, décembre 7). Dans la forêt des paradoxes [Conférence Nobel]. Récupéré sur NobelPrize.org
  • Le Clézio, J.M.G.(2019, mai 6). une littérature de l’envahissement. Association des lecteurs  de J. M. G. Le Clézio. Récupéré sur https://www.associationleclezio.com/entretien-archive-j-m-g-le-clezio-une-litterature-de-lenvahissement/
  • Le Clézio, J.M.G.(2023, février 3). Il me plaît de donner la parole à des êtres auxquels on la refuse. La Vie. Récupéré sur https://www.lavie.fr/ma-vie/culture/jmg-le-clezio-il-me-plait-de-donner-la-parole-a-des-etres-auxquels-on-la-refuse-86637.php
  • Le Clézio, J.M.G.(2024, octobre 14). La langue française est celle de toutes les personnes qui la parlent [Entretien]. Sud Radio. Récupéré sur https://www.sudradio.fr/societe/le-clezio-la-langue-francaise-est-celle-de-toutes-les-personnes-qui-la-parlent
  • Renard, J.-B. (1994). Entre faits divers et mythes : Les légendes urbaines. Religiologiques(10),101-109.Récupéré sur
  •  https://www.religiologiques.uqam.ca/no10/renar.pdf
  • Roussel-Gillet, I. (2013). Au-delà du choc des cultures : Dépasser les oppositions pour mieux travailler ensemble. Éditions d’Organisation.