N°019_Vol.1_03
- MANIFESTATIONS LITTERAIRES DE LA STRATIFICATION SOCIALE: ANALYSE DU POUVOIR DANS LE CONTEXTE INDUSTRIEL, COLONIAL ET POSTCOLONIAL
- Sonayon GBENU
- University of Lagos
- ORCID ID: 0009-0000-8463-9087
- gbenusonayon@gmail.com
Introduction: L’étude de la stratification sociale nous oblige à faire référence à la hiérarchie qui organise les êtres humains en classes sociales au sein d’une communauté. Pitirim (1959:19) établit que:
« La stratification sociale désigne la différenciation d’une population donnée en classes hiérarchiquement superposées. Elle se manifeste par l’existence de couches sociales supérieures et inférieures. Son fondement et son essence même résident dans une répartition inégale des droits et des privilèges, des devoirs et des responsabilités, des valeurs sociales et des privations, ainsi que du pouvoir social et de l’influence entre les membres d’une société ».
En nous rangeant derrière Pitirim, il faut noter que la stratification révèle également les hiérarchies économiques, les distinctions raciales et les inégalités coloniales. Dans une grande mesure, elle détermine des rapports de pouvoir dans les communautés humaines. C’est pour cette raison que la littérature se présente comme un outil de dénonciation de ces hiérarchies en tant que miroir critique de la société. A travers la littérature, les effets psychologiques de ces hiérarchies seront mis en lumière en révélant également les formes de résistance que ces hiérarchies suscitent.
Cette étude vise à examiner la représentation de la stratification sociale dans la littérature. L’analyse porte sur trois œuvres majeures qui appartiennent à des périodes historiques et culturelles différentes : Germinal d’Émile Zola, Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane et Le Sanglot de l’homme noir d’Alain Mabanckou. Malgré leurs différences de temps, d’espace et de contexte historique, les trois œuvres miroitent des rapports de domination. Ces rapports de domination sont structurés par des systèmes sociaux inégalitaires. À travers Germinal, Zola révèle l’univers de la classe ouvrière française du XIXᵉ siècle qui est caractérisé par la misère, l’exploitation industrielle et les tensions révolutionnaires. Il montre également que la déshumanisation de ces ouvriers résulte de l’injustice sociale. Dans Les Bouts de bois de Dieu, Sembène met en lumière la lutte collective des cheminots africains contre le système colonial français. Ce roman met en évidence la solidarité collective dans laquelle les femmes deviennent des actrices clés de la révolution. Sembene miroite la quête de dignité face à l’oppression coloniale. Quant à Le Sanglot de l’homme noir, il se focalise sur la question identitaire des Africains et des Afro-descendants dans le contexte diasporique contemporain. Le texte propose une critique des discours victimaires et de la mémoire postcoloniale.
En réalité, il y a peu d’études comparatives en littérature qui examinent la stratification sociale, surtout dans le contexte industriel, colonial et postcolonial. La problématique de cette étude est donc de comprendre comment les textes choisis montrent que la stratification sociale dépasse une lecture strictement économique mais inclut également des rapports de pouvoir et les questions identitaires. Sur cette base, nous formulons les hypothèses suivantes:
- (i). La stratification sociale constitue une base fondamentale des rapports de pouvoir dans Germinal, Les Bouts de bois de Dieu et Le Sanglot de l’homme noir.
- (ii). Même si nos textes d’étude appartiennent à des contextes historiques et culturels différentes, ils montrent dans l’ensemble un conflit entre les dominants et les dominés.
- (iii). La stratification sociale dans ces œuvres n’est pas seulement une question économique. Elle affecte aussi l’identité des gens et l’expérience quotidienne des individus.
- (iv). Dans les trois œuvres, la littérature sert à montrer les injustices sociales et les systèmes d’oppression…
Résumé: Dans le monde littéraire contemporain, la stratification sociale est un thème qui est souvent négligé dans la littérature mais fréquemment exploré en sociologie. Elle désigne la répartition des individus et des groupes sociaux en classes sociales. C’est dans cette optique que cet article examine la stratification sociale dans Germinal d’Émile Zola, Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane et Le Sanglot de l’homme noir d’Alain Mabanckou. Les implications de cette stratification continuent de menacer nos sociétés contemporaines sous diverses formes. Sans doute, il existe des études sur la stratification. Cependant, la littérature comparative aborde rarement la question de la stratification sociale dans des contextes culturels différents. Bien que les œuvres choisies appartiennent à des périodes historiques différentes, elles élucident clairement les dynamiques de pouvoir, la lutte des classes, la résistance et les inégalités. En nous appuyant sur une méthode qualitative d’analyse textuelle et une lecture intertextuelle, nous montrons que la stratification sociale est représentée de manières différentes dans les œuvres d’étude. De plus, ces textes partagent également des thèmes communs qui reflètent notre monde moderne tel qu’il est, en termes de hiérarchie sociale. Dans le cadre de la théorie du conflit, nous constatons que la stratification sociale dans les trois œuvres affecte non seulement les conditions économiques. Elle forme aussi l’identité et l’expérience quotidienne, ce qui corrige la limite des études antérieures qui réduisaient la stratification à la seule exploitation économique.
Mots-clés: Dynamique de pouvoir, identité, littérature comparée, lutte des classes, stratification sociale
Références bibliographiques
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