N°21_Vol.6_18
- JUSTICE SOCIALE ET ACCES EQUITABLE AUX INNOVATIONS
- BIOMEDICALES
- Abraham Saint-Omer Koffi KOUAKOU
- Université Alassane Ouattara
- ORCID ID: 0009-0006-8995-0679
- abrahamkouakou52@gmail.com
- Nonhoua Thomas SEKONGO
- Université Alassane Ouattara
- ORCID ID: 0009-0005-9552-920X
- sekongophilo@gmail.com
- &
- Kouakou KOFFI
- Université Alassane Ouattara
- ORCID ID: 0009-0000-4313-6889
- kouakoukoffiphilos@yahoo.fr
Introduction: La dure réalité qui s’est imposée à l’humanité vers la fin de l’année 2019, avec l’apparition de la pandémie de COVID-19 et les mesures de confinement qui s’ensuivirent, a permis de mettre en évidence de profondes inégalités dans l’accès aux soins médicaux. Durant cette crise, la prise en charge vaccinale laissait présager le pire pour le continent africain car tandis que l’on notait un taux vaccinal d’environ 70% dans les pays du Nord, l’Afrique quant à elle peinait à franchir la barre de 10% de sa population vaccinée. Cette situation vécue par les pays du Sud en général se justice d’une part par la question de l’approvisionnement et d’autre part par la marginalisation des populations des pays du tiers monde. Au-delà de cette discrimination en matière d’accès aux vaccins, il faut noter que la pandémie a permis de comprendre le fonctionnement des relations internationales en période de crise sanitaire. C’est dans cette perspective que l’avènement de la pandémie a permis de constater une réaffirmation d’une véritable géopolitique sanitaire, avec son cortège de notions telles que « puissance, pouvoir, souveraineté, sécurité, territoires » (D. Kerouedan, 2013). Dans le même ordre d’idée, A. P. Kablan (2022 :106) affirme que « les États ayant une meilleure performance technoscientifique jouissent d’une position de force qui reconfigure les politiques internationales autour des vaccins », lesquels deviennent de nouveaux facteurs de prestige et d’influence politique et économique. Dès lors, la question de l’accès aux innovations biomédicales ne peut plus être envisagée comme un simple problème technique d’approvisionnement, elle doit être interrogée à partir des rapports de pouvoir et des exigences de justice qui structurent leur production, leur distribution et leur accessibilité. Cette profonde disparité d’accès n’est donc ni une aberration arbitraire ni un phénomène temporaire imputable aux seules circonstances exceptionnelles de la pandémie. Elle fait plutôt écho à une hiérarchie plus ancienne et profondément enracinée dans la sphère biomédicale. Elle « interroge en profondeur la visée éthique des politiques internationales, dominées par le leadership des États producteurs de vaccins qui déterminent les règles de leur accès selon leurs intérêts propres » (A. Kablan, 2022, p. 106). Une telle organisation contribue à maintenir une hiérarchie dans laquelle les centres de savoir et d’innovation technologique occupent une position dominante, tandis que les régions périphériques sont souvent reléguées au statut de simples consommatrices, dépendantes des ressources et des technologies produites ailleurs. Le constat empirique des inégalités d’accès conduit ainsi à un problème fondamental de justice : si les innovations biomédicales peuvent contribuer à préserver et à restaurer la vie humaine, dans quelle mesure leur accès peut-il être soumis aux seules logiques de puissance, de marché et de souveraineté nationale ? C’est précisément à partir de cette interrogation que s’inscrit le présent article. Celui-ci repose sur une double réflexion. La première est normative : dans quelles conditions l’accès aux innovations biomédicales vitales peut-il être véritablement considéré comme une question de justice fondamentale, plutôt que comme une simple marchandise régie par le calcul de l’offre et de la demande ?
Cette étape analyse de manière critique les forces systémiques qui perpétuent de nos jours d’énormes disparités en matière de santé. L’hypothèse centrale qui oriente notre analyse est que la justice en matière de santé mondiale ne peut être analysée par le seul recours à la justice distributive. Ensuite, ce texte postule que les modèles traditionnels de justice distributive ne permettent pas de résoudre véritablement la disparité en matière d’accès aux innovations biomédicales, et enfin l’idée que la répartition inégale des innovations biomédicales serait aggravée par une injustice épistémique constituera aussi notre base de réflexion. Cette réflexion est conduite par la thèse selon laquelle les inégalités mondiales en matière de santé ne se résume pas à la question de la pénurie de ressources ou de à un déficit de ressource afin de financer la prise en charge. Ces inégalités sont profondément enracinées dans une justice structurelle qui résulte aussi bien de défaillances systémiques que d’une répartition inadéquate des ressources. Pour surmonter ces disparités, il est nécessaire de réévaluer le modèle actuel de solidarité internationale en matière d’accès aux soins de santé. Aussi, devons-nous dépasser l’aide sanitaire internationale, souvent condescendante et axée sur la charité, pour évoluer vers un modèle solide de justice sanitaire qui soit fondé sur une éthique relationnelle de la solidarité.
Résumé : Les différentes pandémies qu’a connues l’humanité en l’occurrence celle du COVID-19 a mis en évidence, et ce à l’échelle mondiale, les inégalités profondes et généralisées qui existent entre les pays pauvres et les pays plus riches du Nord. Cette crise sanitaire a donc permis de comprendre un véritable pan des inégalités de traitement qui existe en matière d’accès aux innovations biomédicales essentielles. Cet article explore en profondeur les fondements éthiques de ces disparités flagrantes et examine les conditions philosophiques fondamentales nécessaires à un accès véritablement équitable aux ressources sanitaires vitales. S’appuyant sur trois perspectives théoriques que sont l’idée de justice sociale chez John Rawls, telle qu’étendue et appliquée à la santé par Norman Daniel ; l’approche des capabilités défendue par Amartya Sen et Martha Nussbaum ; et la théorie nuancée de la justice en deux dimensions de Nancy Fraser, l’analyse démontre de manière convaincante que l’injustice sanitaire mondiale généralisée découle de trois mécanismes structurels interdépendants. Il s’agit : d’un nationalisme sanitaire étroit et égoïste ; de l’insuffisance flagrante d’une diplomatie sanitaire multilatérale solide ; et d’une profonde injustice épistémologique qui marginalise de façon systématique les connaissances, les perspectives et les contributions scientifiques inestimables des chercheurs et experts du Sud. A la lumière de ces conclusions, l’article plaide de toute urgence en faveur d’un modèle novateur et endogène d’équité en matière de santé. Ce modèle s’appuie fermement sur une éthique relationnelle centrée sur une solidarité authentique et une réciprocité mutuelle, une approche qui entremêle intimement la redistribution matérielle et une profonde reconnaissance épistémique. Au fond, cette approche vise une véritable réforme de la gouvernance sanitaire. Tout en se démarquant de ce qui pourrait être conçu comme charité à l’égard des plus démunis, cette analyse milite pour l’équité et la justice en matière d’accès aux soins biomédicaux. Une telle justice est une condition préalable fondamentale pour parvenir à une véritable égalité des chances et favoriser un développement humain véritablement équitable pour tous.
Mots-clés : Biens premiers, Capabilité, Diplomatie sanitaire, Innovation biomédicale, Justice épistémologique.
Références bibliographiques
- APEL Karl-Otto, (1987, L’éthique à l’âge de la science, trad. Lellouche (R.) et Mittmann(I.), Lille, Presses universitaire de Lille
- BEAUCHAMP, Tom L. & CHILDRESS, James F. 2019, Principles of Biomedical Ethics, 8e éd., New York, Oxford University Press
- DANIELS Norman, 2009, « L’extention de la justice comme équité à la santé et aux soins de santé », Raisons pratiques, n°34, pp. 09 à 29
- DIAKITE Sidiki, 1994, Technocratie et question africaine de développement. Rationalité technique et stratégies collectives, Abidjan, Strateca Diffusion
- FRASER Nancy, 2011, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte
- FRICKER Miranda, 2007, Epistemic injustice : power and ethics of knowing, Oxford, Oxford University Press
- Gavi, 2026, Facilité COVAX, https://www.gavi.org/fr/facilite-covax , consulté le 23/08/2026
- GHEBREYESUS Tredos Adhanom, 18 janvier 2021, discours d’ouverture, 148e session du Conseil Exécutif de l’OMS, Genève
- KABLAN Andrédou Pierre, 2022, « Covid-19 et politique d’accès aux soins vaccins : vers une nouvelle architecture éthique internationale », in Bioéthique et pandémie de Covid-19 : principe bioéthique et construction d’une diplomatie vaccinale globale, Chaire UNESCO de bioéthique, RIFEB
- KEROUEDAN Dominique, 2013, géopolitique de la santé mondiale, Paris, Collège de France
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