N°21_Vol.6_15
- PROSOPOPEE D’ANTOINE WATTEAU DANS LA FETE A VENISE DE PHILIPPE SOLLERS : L’INTERTEXTE ICONIQUE, UN BANQUET A L’ŒIL
- Siham EL-ACHOURI
- Doctorante de la Faculté des Langues, des Lettres et des Arts, Kenitra
- Université Ibn Tofaïl,
- Laboratoire Langage et Société
- ORCID iD : 0009-0001-9595-9462
- siham.elachouri@uit.ac.ma
- &
- Karim BOUGRINE
- Enseignant-chercheur de l’Université Ibn Tofaïl
- Laboratoire Langage et Société
- karim.bougrine2@uit.ac.ma
Introduction: Philippe Sollers est une figure emblématique du récit romanesque français, du XX ͤ siècle jusqu’à l’extrême contemporain. Son œuvre, aussi foisonnant que déconcertant, témoigne d’une brillante maîtrise de l’histoire de l’art. Dans ses romans le topos du voyage n’est pas uniquement un déplacement dans l’espace, mais aussi un départ par et vers l’imaginaire. À travers des portraits d’artistes privilégiés (Watteau, Fragonard, Bacon, Picasso…), le roman sollersien se déploie comme une traversée artistique devenant un moyen de s’approprier le monde par le biais de l’imagination qui vagabonde au gré de la folie. La praxis romanesque proprement dite de Sollers s’inscrit contre la doxa et cultive une littérature dite de « l’écart ». L’auteur du Défi renverse l’ordre établi, adopte des voix et des voies contre la vox populi. Son écriture subversive s’empare des questions taboues, dans le but, justement, de secouer les poncifs du conservatisme éthique. C’est au sein d’univers fictionnels invitant l’histoire, l’art, la philosophie…qu’Éros et Thanatos semblent en pleine symbiose. Le projet sollersien prône, comme le souligne (R. Barthes, 1979 :51) « une écriture réclamée et pratiquée [qui] conteste donc un usage du langage littéraire, celui de la représentation » et ajoute que « le livre de Sollers n’abandonne rien ni l’histoire, ni la critique, ni la langue, et c’est cette suffocation que j’appelle « beauté » » (1979 : 55).
Dans son roman La Fête à Venise, publié en 1991, Sollers reprend la tradition du paragone, mettant les arts en rivalité : (la peinture, la sculpture, la musique, la photographie…) pour démasquer une « France qui suffoque ». Ce « roman impressionniste » (P. Sollers, 2009 : 407 ) constitue à la fois, une apologie de la peinture et une dénonciation de « l’image aplatie ». Dans une société qu’il qualifie de « moisie », le romancier met en scène le triomphe du geste pictural à travers le parcours de Pierre Froissart, écrivain clandestin, passionné par des tableaux de Watteau. En compagnie de sa bien-aimée, Luz, Froissart découvre que les toiles de Watteau montrent un monde dédié à l’amour, à la contemplation et, surtout, à la connaissance. Pour le narrateur, le geste plastique de Watteau est le « chiffre ultraconfidentiel » pour déchiffrer le corps de Luz. À cet égard, notre réflexion se propose de répondre à la question qui incarne notre problématique : dans quelle mesure le roman La Fête à Venise, en tant que fiction intertextuelle, devient-il progressivement l’espace d’une « poétique de l’air et des songes » ? Plusieurs interrogations persistent : comment le récit sollersien devient-il le réceptacle des arts subtilement mariés qui atténuant l’hystérie d’un monde contemporain suffocant ? Comment l’œuvre de Watteau sert-il d’écran pour une poétique du corps féminin? Nous partons de l’hypothèse que La Fête à Venise est un texte polymorphe qui ressuscite les ombres plastiques des siècles passés. Une deuxième hypothèse consiste à montrer que dans le récit sollersien logent des toiles réelles ou fictives qui concourent, au sein d’un festin, à une véritable célébration voluptueuse de tous les sens. Ainsi, notre travail sera organisé autour de deux axes principaux. Le premier proposera d’élucider comment l’ombre de Watteau hante la poétique romanesque et développe une rhétorique de la clandestinité. ….
Résumé : Une question telle que « l’intertexte iconique dans le roman La Fête à Venise de Philippe Sollers », ne peut gagner en pertinence sans avoir relevé les correspondances entre déplacement dans l’espace et mobilité de l’imaginaire. Le roman relate l’histoire du tableau éponyme de Watteau, œuvre mystérieuse et introuvable. Sollers dresse des portraits de personnages, Luz et Pierre Froissart, unis par un pacte scellé au Louvre devant les toiles de Watteau, vivant leur passion amoureuse dans le secret. Les deux sont obsédés par la peinture de Watteau. Ils évoluent dans des espaces étranges, clandestins : (Venise, Paris, New York). Les protagonistes errent dans leur musée imaginaire, séjournent longuement devant une image pour entrer dans un rêve de l’ailleurs. La peinture apparaît comme un intertexte qui rehausse le corps de Luz à coté des Vénus, des Nymphes, des Sirènes. Le roman fait voir une poétique du corps féminin dans un cadre pictural lié à des figures féminines illustrant le goût sollersien pour la vie antérieure. L’auteur de La Fête à Venise sonde les abysses de leur psychologie en se référant à des femmes peintes par Watteau où les frontières sont inexistantes dans l’imagination. Bref, les personnages ont besoin d’un halo de lumière pour qu’ils surplombent leur existence verbale. Selon Sollers, le dialogue entre la peinture et la littérature, fragilise les limites entre les genres littéraires et, par conséquent, donne naissance à un nouveau roman « esthétique ».
Mots-clés : Intertexte ; peinture ; corps ; Watteau ; musée.
Références bibliographiques
- BARTHES, R., (1981). Sollers écrivain, Paris, Seuil.
- BERNARD, V., (1986). « Le tableau : description et peinture », in Poétique Nº 65, Paris, Seuil.
- BERNARD, V., (1985). « La venelle du sourd. Sur la référence et l’allusion : Gracq, Cézanne, Goya », in Poétique, Nº 62, avril, Paris, Seuil.
- BOSQUEL, A., (1997). « Le système Sollers », in le Figaro littéraire, jeudi 6 mars.
- CLÉMENT, C., (1994). Sollers, la fronde, Paris, Julliard.
- LACAN, J., (1973). « Le trempe l’œil », Le séminaire, Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil.
- SOLLERS, P., (1991). La Fête à Venise, Paris, Gallimard.
- SOLLERS, P., (1993). Le Secret, Paris, Gallimard.
- SOLLRS, P., (2009). Discours parfait, Paris, Gallimard.
- SOLLERS, P., (2001). Éloge de l’infini, Paris, Gallimard.
- SOLLERS, P., (1995). La Guerre du Goût, Paris, Gallimard.
- PIEGAY-GROS, N., (1996). Introduction à l’intertextualité, Paris, Dunod.
- LETHBRIDGE, R., (1993). « Le texte encadré : les tableaux illusionnistes de Maupassant », in Maupassant et l’écriture, Actes du colloque de Fécamp.
