Hors-Série n°17_13
- LE DEVELOPPEMENT LOCAL A L’EPREUVE DE LA DIVERSITE LINGUISTIQUE DANS LES COLLECTIVITES TERRITORIALES DU SUD DU BENIN
- VODOUNNON TOTIN Kpinkponsou Marius
- Université Abomey Calavi
- Département de Sociologie-Anthropologie
- ORCID : 0009-0009-4322-7348
- kmariuso@yahoo.fr
Introduction: En Afrique subsaharienne, le développement local est avant tout un processus endogène : il ne peut se réaliser durablement qu’à partir de la base, c’est-à-dire à travers l’implication active des communautés dans la définition, la mise en œuvre et l’appropriation des initiatives qui les concernent. Comme le soulignent M. Berhanu Kebede et D. Gobie (2023, p. 3), tout processus de développement décentralisé qui n’ancre pas ses mécanismes dans les réalités socioculturelles locales est condamné à produire des résultats structurellement limités, faute d’adhésion des populations. Ce développement à la base est de plus en plus reconnu comme un processus multidimensionnel qui ne se réduit pas aux seuls indicateurs économiques, mais intègre des variables sociales, culturelles et institutionnelles dont la synergie conditionne l’appropriation durable des initiatives par les communautés (R. Chambers, 1983, p. 14). Dans ce cadre, la décentralisation constitue le pivot institutionnel par excellence, en confiant aux collectivités territoriales la responsabilité d’animer la participation citoyenne et de mobiliser les ressources endogènes (Loi n° 97-029 du 15 janvier 1999, art. 2). Des travaux récents portant sur la décentralisation en Afrique subsaharienne francophone confirment que la réussite de cette articulation entre État et collectivités dépend en grande partie de la capacité des élus locaux à intégrer les populations dans les espaces délibératifs (Bello et al., 2023, p. 7).
Or, dans les sociétés plurilingues comme le Bénin, la langue n’est pas un simple outil de communication ; elle est, selon P. Bourdieu (1982, pp. 23-25), un instrument de pouvoir symbolique capable de moduler l’accès aux sphères décisionnelles et de reproduire des inégalités sociales. Le pays compte plus de cinquante langues nationales, mais le français demeure l’unique langue officielle de l’administration, de la justice et de l’enseignement formel, conformément à l’article premier, alinéa 3 de la Constitution du 11 décembre 1990. Cette situation engendre une asymétrie structurelle entre les populations francophones et les locuteurs de langues endogènes, notamment dans les communes rurales et périurbaines du sud du Bénin. Dans une perspective sociologique, A. Akkari et Y. Yao (2022, pp. 4-6) montrent que les langues africaines sont culturellement et socialement majoritaires, mais institutionnellement et politiquement minoritaires et minorées : leur exclusion des espaces délibératifs ne relève pas d’un simple déficit technique, mais d’un choix politique qui reproduit des hiérarchies sociales profondément enracinées.
Cette tension entre richesse linguistique et exclusion institutionnelle n’est pas propre au Bénin. N. G. Canclini (2006, p. 14) observe que les sociétés contemporaines vivent une transition entre un monde multiculturel fondé sur la juxtaposition d’ethnies au sein des états et un monde interculturel globalisé, transition souvent porteuse de conflits et d’exclusions. Dans le contexte béninois, la politique linguistique a oscillé depuis l’indépendance entre la promotion du français comme langue de développement et des tentatives timides de valorisation des langues nationales. La Loi n° 91-006 du 25 février 1991 portant Charte culturelle de la République du Bénin reconnaît explicitement les langues nationales comme vecteurs du patrimoine culturel, et la Loi n° 97-029 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes impose à chaque collectivité de veiller à la promotion des langues nationales en vue de leur utilisation sous forme écrite et orale (art. 99). Néanmoins, comme le souligne C. Hounnouvi Coffi (2021, pp. 3-5), ces dispositions légales demeurent largement déclaratives, faute de mécanismes opérationnels et de ressources suffisantes pour leur mise en œuvre. Sur le plan continental, l’UNESCO (2024) relève que, malgré l’adoption de politiques éducatives multilingues dans plus de la moitié des pays africains, moins de 20 % des élèves d’Afrique francophone reçoivent encore un enseignement dans leur langue maternelle ; ce constat vaut, par analogie directe, pour les espaces délibératifs du développement local. C’est dans cet écart entre le droit proclamé et la réalité vécue que se situe le problème central de cet article. Les processus de consultation populaire dans les communes du sud du Bénin continuent de se dérouler principalement en français, langue que la majorité des populations rurales et des groupes ethnolinguistiques minoritaires ne maîtrisent pas. Ce faisant, la participation citoyenne devient, selon la terminologie de S. R. Arnstein (1969, p. 217), une participation symbolique : les formes de consultation existent, mais sans transfert réel de pouvoir décisionnel aux communautés concernées. Une enquête récente conduite au Malawi par C. Nkrumah (2024, pp. 8-10) sur la langue et la participation dans les processus de planification urbaine démontrerait que même lorsque les textes juridiques garantissent la participation des communautés, l’usage exclusif d’une langue étrangère dans les documents et les réunions de concertation constitue en soi un obstacle structurel à l’inclusion : une conclusion qui résonne directement avec la réalité des communes du sud du Bénin.
Face à ce constat, cet article interroge d’une part la manière dont la diversité linguistique influence la mise en œuvre et les résultats du développement local dans les collectivités territoriales du sud du Bénin, et d’autre part la mesure dans laquelle les minorités sociolinguistiques, malgré leur marginalisation institutionnelle, peuvent constituer un levier de ce même développement. Il vise ainsi à analyser l’influence de la diversité linguistique sur la mise en œuvre et les résultats du développement local dans les communes du sud du Bénin, afin d’identifier des leviers susceptibles d’améliorer l’inclusion et l’efficacité des actions publiques. Cette démarche rejoint les préoccupations de M. R. D. Bélizaire, L. Ineza, I. S. Fall, M. Ondo et Y. Boum (2024, pp. 2-4), qui montrent que la langue peut fonctionner aussi bien comme obstacle que comme catalyseur selon la manière dont elle est intégrée dans les dispositifs institutionnels. L’hypothèse centrale est que la non-prise en compte de la diversité linguistique dans les mécanismes de gouvernance transforme une richesse culturelle en facteur d’exclusion, tandis qu’une gouvernance linguistique inclusive peut convertir cette pluralité en ressource de cohésion et de développement durable.
Résumé : La diversité linguistique, bien qu’étant une richesse culturelle favorisant l’identité et l’inclusion, pose des défis structurels pour le développement local, notamment dans un contexte de marginalisation des minorités ethnolinguistiques et de faible mobilisation participative. Dans les communes du sud du Bénin, les groupes minoritaires sont souvent exclus des processus de consultation populaire du fait de l’hégémonie du français dans la communication institutionnelle, ce qui fragilise l’efficience des actions communautaires. Face à ce constat, la question centrale de cet article est la suivante : comment la marginalisation des groupes minoritaires peut-elle être un frein au processus de développement local dans les municipalités du Sud Bénin ? À partir d’une démarche empirique mixte conduite auprès de 130 acteurs dans onze communes, la recherche analyse les défis du développement local dans un contexte de pluralité linguistique. Les résultats révèlent que les minorités actives constituent un support essentiel de mobilisation des ressources et un levier de développement territorial, à condition que les collectivités adoptent une politique locale d’approche participative inclusive intégrant toutes les sensibilités linguistiques cohabitantes.
Mots-clés : Décentralisation, Diversité linguistique, Minorités ethniques, Participation inclusive, Sud-Bénin
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