Hors-Série n°17_01
- REVALORISATION DE PROCÉDÉS LINGUISTIQUES EN ADZAGBÉ, UN ARGOT ÉWÉ PARLÉ À AFLAO
- Emmanuel NIKIEMA
- Université de Toronto
- ORCID: 0009-0000-8760-180
- emmanuel.nikiema@utoronto.ca
Introduction: Le parler jeune est un phénomène linguistique observé dans plusieurs métropoles africaines comme le camfranglais de Douala (Cameroun), le nouchi d’Abidjan (Côte d’ivoire) ou le sheng de Nairobi (Kénya) dans lequel les jeunes s’approprient et manipulent la ou les langues de base de leur communauté pour en faire un objet propre à l’expression de leurs besoins identitaires et de communication (Kiessling et Mous, 2004; Nassenstein et Hollington, 2016 et McLaughlin, 2009). L’adzagbé est un parler jeune de la région d’Aflao, à la frontière sud-est du Ghana avec la république du Togo, décrit par Aménorvi (2024, p.12) comme caractérisé par «des manipulations morphologiques, phonologiques et sémantiques d’éléments lexicaux de l’ewé ou de matériaux étrangers dont les locuteurs se servent pour créer leur propre vocabulaire, faisant à long terme de l’Adzagbe un pot-pourri d’une multitude de langues». Nous considérons, à la suite de Wiese (2009, p.803) pour les parlers jeunes Européens, que l’adzagbé est issu d’une «situation de contact linguistique». Plus encore, nous suggérons que les manipulations linguistiques observées en adzagbé ont pour but de brouiller les canaux de communication entre les jeunes qui le parlent et la communauté de base éwé dont ils sont issus. L’éwé est une des principales langues du sous-groupe Gbé de la branche Kwa de la famille des langues Niger-Congo parlées en Afrique de l’Ouest (Stewart, 1989; Capo,1991). La zone de pratique de l’éwé s’étend du sud-est du Ghana jusqu’au Bénin en passant par le Togo voisin.
L’adzagbé a non seulement une fonction identitaire dont les jeunes se réclament, mais il a également une fonction cryptique qui vise à encoder les mots et expressions de manière à cacher le contenu du message à la commaunauté de base éwé (Aménorvi 2024). De ce constat, nous suggérons que l’adzagbé est un type d’argot semblable au loucherbem, au largonji (Plénat 1992, 1995) ou au verlan (Antoine 1993, 1998, Méla 1997, Weinberger & Lefkowitz 1992) qui sont caractérisés par les trois fonctions identitaire, cryptique et ludique. La fonction identitaire de l’adzagbé se décline par le caractère marginal communautaire dont se réclament les jeunes locuteurs Adzagbé tant au niveau du parler que des codes vestimentaires. La fonction cryptique vient de l’encodage différent des formes de l’éwé qui vise à cacher l’identité des mots et à brouiller la communication avec la communauté de base, et sa fonction ludique vient des mécanismes récurrents utilisés pour changer les formes phonologiques, morphologiques et sémantiques de l’éwé. En d’autres termes, l’adzagbé est issu de l’éwé et est caractérisé essentiellement par des manipulations de la chaîne sonore éwé de base avec des matériaux étrangers, principalement de l’anglais et du français, pour créer de nouveaux éléments lexicaux dans les catégories grammaticales des noms, des verbes, des adjectifs et des adverbes» (Aménorvi 2024).
Ces manipulations vont de l’insertion (épenthèse) à la troncation de syllabes, de l’inversion de l’ordre des syllabes (métathèse) à la réduplication de certaines d’entre elles, de l’adaptation phonologique de formes empruntées au français ou à l’anglais aux manipulations morphologiques et sémantiques. Nous présentons dans la première section de l’article les principales caractéristiques de l’adzagbé telles que décrites dans Aménorvi (2024); dans la seconde section, nous analysons et discutons les divers phénomènes phonologiques observés dans ce parler jeune, et dans la troisième et dernière section, nous suggérons que l’adzagbé a toutes les caractéristiques d’un jeu de langue et montrons que pour dériver correctement ses formes de surface, nous devons postuler que les locuteurs ont une connaissance des formes sous-jacentes de la langue source qu’est l’éwé. Par cette contribution à la description de ce parler jeune, nous identifions l’adzagbé comme un jeu de cryptage (réencodage du matériel segmental des mots issus de l’éwé) et montrons que les manipulations phonologiques qui y sont utilisées obéissent aux contraintes phonologiques de la langue source. Notre analyse prédit que les formes adzagbé empruntées au français et à l’anglais seront adaptées pour se conformer aux contraintes phonologiques et syllabiques de type CV de l’éwé.
Résumé: L’adzagbé est un argot issu de la langue éwé parlée à Aflao, zone frontalière au sud-est du Ghana et du Togo. Ce parler jeune est caractérisé par des manipulations essentiellement phonologiques et morphologiques de la chaîne sonore de manière à brouiller l’identité des mots du nouveau moyen de communication ainsi forgé par les utilisateurs. Notre recherche part du travail sociolinguistique d’Aménorvi (2024) qui présente les principales stratégies de manipulations utilisées par les jeunes pour encoder les mots de l’adzagbé afin de les rendre opaques aux locuteurs éwé. A cet égard, nous suggérons que l’adzagbé est un jeu de langue semblable au loucherbem, au largonji (Plénat 1992, 1995) ou au verlan (Antoine 1993, 1998, Méla 1997, Weinberger & Lefkowitz 1992) qui sont également fondés sur des changements opérés sur les éléments de la chaîne sonore. Nous montrons en particulier que pour dériver correctement les formes de surface de l’adzagbé, les locuteurs doivent avoir une connaissance des formes sous-jacentes et des propriétés syllabiques de la langue source qu’est l’éwé.
Mots-clés : phonologie, argot, jeu de langue, adzagbé, éwé, innovation lexicale
RECYCLING LINGUISTIC PROCESSES IN ADZAGBÉ, AN EWE-BASED SLANG IN AFLAO REGION
Abstract: Adzagbé is a youth language spoken in the Aflao region at the border of South-east Ghana and Togo. This variety is characterized by changes operated on the segmental material to blur the phonological identity of the original Ewe forms in order to prevent regular community members to access the new means of communication. We therefore suggest that Adzagbé is a sort of word game similar to loucherbem, largonji (Plénat 1992, 1995) or verlan (Antoine 1993, 1998, Méla 1997, Weinberger & Lefkowitz 1992) which are based on phonological manipulations to hide the real identity of French words. We show that in order to derive the appropriate Adzagbé surface forms, speakers must have access to the underlying representations of Ewe items, and that the phonological processes used to perform the changes comply fully with the general constraints of Ewe phonology, in particular its syllabic structure.
Keywords: Phonology; youth language; language game; Ewe, Adzagbé, lexical innovation.
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