• LA FORMATION À L’UNIVERSITÉ NORBERT ZONGO (BURKINA FASO) À L’ÉPREUVE DE L’INCLUSION
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  • Idrissa OUEDRAOGO
  • Université Norbert ZONGO (Burkina Faso)
  • ORCID iD : 0009-0007-8478-3565
  • ouedidrissa11@gmail.com

Introduction: Le handicap est au cœur des préoccupations sur l’éducation inclusive. L’école, en effet, est un espace où le combat contre toutes les formes de discrimination et en particulier celles fondées sur le handicap doit se mener, si nous voulons une société inclusive. C’est fort de cela que Alin (2017) a estimé que le chemin de l’école inclusive est à emprunter pour une société inclusive. Cette conviction est partagée par la Coalition nationale pour l’éducation pour tous du Burkina Faso : « C’est par l’école que les barrières dressées çà et là seront brisées dans la mesure où l’inclusion scolaire constitue l’arme la plus puissante de la lutte contre les discriminations sous toutes leurs formes » (CN-EPT/BF, 2022 :7-8). Selon les données de l’UNESCO (2024), une personne sur six au plan mondial vit avec un handicap important, ce qui représente plus d’un milliard de personnes. Parmi ceux-ci, et toujours suivant les données de l’organisme suscité, les jeunes porteurs de handicap comptent parmi les plus grandes victimes en termes de discrimination dans le domaine de l’éducation. Mais que faut-il entendre par handicap ? Pour l’OMS (2023), c’est un aspect de la condition de la vie humaine qui résulte de l’interaction entre les problèmes de santé, environnementaux et personnels. Selon l’article premier de la convention relative aux droits des personnes handicapées (2006), on entend par personnes handicapées toutes personnes qui présentent des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres. Cette définition s’inscrit dans une vision écologique (Bronfenbrenner, 1979) qui met l’accent sur l’interaction avec l’environnement et non l’incapacité intrinsèque de l’individu. Dans le milieu éducatif, le concept d’apprenants à besoins éducatifs particuliers, beaucoup plus englobant, est parfois privilégié.

La classification du handicap est dynamique et peut varier suivant les contextes. La première classification internationale du handicap (CIH) de 1980 identifiait trois grandes catégories de handicap : la déficience, l’incapacité et le désavantage. En 2001, cette classification a été révisée par l’OMS pour donner la classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF). Cette dernière identifie quatre grandes catégories que sont la fonction organique relative au fonctionnement corporel ; la structure anatomique relative à l’organisation physique en jeu ; l’activité et la participation relative au fonctionnement concerné et les facteurs environnementaux qui ont trait aux facteurs extérieurs possiblement handicapants. Au Burkina Faso, les données statistiques sur le handicap qui datent du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2019, indiquent une prévalence du handicap de 1,1% au sein de la population âgée de 5 ans ou plus. Il en ressort que les femmes sont légèrement plus affectées que les hommes et que cette prévalence est plus marquée en milieu rural qu’en milieu urbain. On note également que le handicap moteur est celui qui touche le plus les populations (0,4%), suivi du handicap visuel (0,3%). Les personnes handicapées sont vulnérables à plusieurs égards. En effet, certaines d’entre elles pour des raisons biomédicales sont diminuées par rapport aux autres. D’autres, pour des raisons sociales et culturelles, sont traitées avec moins d’égards, victimes de discriminations à plusieurs niveaux (sanitaire, professionnel, éducatif, …). Sur le plan éducatif, c’est une évidence que de dire le handicap, peut constituer une cause de décrochage si les conditions d’enseignement-apprentissage ne sont pas adaptées aux personnes qui le vivent. Du reste, l’éducation est un droit pour tous, indépendamment de l’état de santé. Ceci est un impératif, plutôt qu’un simple souhait exprimé par l’UNESCO et repris par différents pays à l’instar du Burkina Faso qui l’exprime clairement dans la loi 013/2007/AN du 30 juillet 2007 portant loi d’orientation de l’éducation : « Toute personne vivant au Burkina Faso a droit à l’éducation, sans discrimination aucune, notamment celle fondée sur le sexe, l’origine sociale, la race, la religion, les opinions politiques, la nationalité ou l’état de santé » (Art.3).

Le Burkina Faso s’est résolu à faire de l’éducation inclusive une réalité en entendant protéger et promouvoir les droits des personnes handicapées. La mention à l’article 18 de la constitution du 11 juin 1991 en témoigne : « L’assistance aux personnes âgées ou handicapées et aux cas sociaux (…) constituent des droits sociaux ». Cette intention a été renforcée par l’adoption de la loi N° 012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées. Mieux, un programme sectoriel de l’éducation et de la formation (PSEF) (2017- 2030) a été adopté avec pour principale mission de mettre en place un mécanisme de prise en charge socio-éducative au profit des apprenants handicapés. C’est dire que le Burkina Faso, dans son organisation juridique, fait une part belle à l’inclusion qui, du reste, est une des conditions de l’effectivité de l’éducation pour tous auquel le pays a adhéré. Toutefois, de manière pratique dans l’enseignement, force est de constater que la prise en compte de l’inclusion, condition d’une justice scolaire, ne progresse pas au même rythme dans les différents ordres. Au niveau de l’enseignement de base, les choses connaissent un progrès significatif. Déjà, on a une idée de ce que c’est qu’une classe inclusive :

  • « Est considérée comme une classe inclusive au Burkina Faso, une classe dans laquelle, l’enseignant ou les enseignants ont reçu une formation spécialisée qui leur permet de recevoir à la fois des enfants handicapés légers et sévères ainsi que des non-handicapés. » (Ouoba, 2023 :21-22).

Les infrastructures qui sont construites, pour l’essentiel, prévoient des facilités d’accès aux personnes à mobilité réduite, impératif consacré par le Programme de Développement stratégique de l’Éducation de Base (PDSEB) et le PSEF. Dans les contenus de formation initiale et continue des enseignants, la problématique est exposée et discutée (c’est même une prescription de la loi 012 en son article 12) et les enseignants sensibilisés à la différenciation pédagogique pour répondre aux besoins éducatifs particuliers (BEP) et éventuellement ceux-là qui connaîtraient des difficultés liées notamment à des handicaps.  Des manuels de formation des enseignants du primaire coproduits par le ministère en charge de l’éducation et ses partenaires existent dans ce sens.

Cependant, on ne peut en dire de même de l’enseignement supérieur, notamment au regard du décalage entre textes officiels et pratiques effectives (DiMaggio & Powell, 1983). L’éducation inclusive se laisse difficilement lire dans les pratiques quotidiennes des enseignants-chercheurs à l’Université Norbert ZONGO. Or, la loi précitée rappelle l’impératif de l’extension de l’inclusion à tous les ordres d’enseignement : « L’éducation inclusive est garantie dans les établissements préscolaires, primaires, post-primaires, secondaires et universitaires du Burkina Faso » (Art.9). Le véritable problème de l’inclusion c’est « qu’elle ne s’est pas accompagnée de changements dans l’organisation des écoles ordinaires, de leurs programmes d’études et de leurs stratégies d’enseignement et d’apprentissage » (Unesco, 2006, p.9). Cette observation de l’organisme mondial est d’une actualité brûlante et l’est davantage pour les universités. Alors, qu’est-ce qui pourrait expliquer ce décalage apparent entre souhait d’inclusion exprimé et pratiques enseignantes non inclusives ? Une pratique inclusive doit allier facilités d’accès et différenciation pédagogique, bref équité dans la formation à tous égards. L’étude s’oriente suivant le modèle social du handicap (Oliver, 1983). Ce modèle identifie les barrières sociales qui sont imposées aux personnes handicapées et suggère trois niveaux de considération (environnement, attitudes et organisations). Le handicap ne serait pas à envisager comme une limitation intrinsèque de l’individu, mais plutôt comme une situation entretenue grâce aux limitations sociales. C’est dans ce sens que La Grenade (2017) fait le choix du concept « personne en situation de handicap » en avançant que ce n’est :

  • « […] une personne essentiellement diminuée socialement à cause de sa déficience, mais une personne qui peut être exclue à un moment de sa vie, qui pourra cependant réintégrer la place qui lui revient grâce aux mesures politiques, sociales et organisationnelles qui seront mises en place et aux ressources personnelles dont elle dispose. » (pp.38-39).  

Mercier (2007) énonçait que les personnes handicapées font l’objet de représentations sociales qui détermineraient leur place au sein de la société. Dans la même logique, l’étude s’inscrit dans une perspective interactionniste qui suggère que les interactions symboliques entre les différents acteurs du milieu éducatif sont les fondamentaux de la dynamique inclusive…

Résumé : L’étude traite des défis de l’inclusion en formation universitaire au Burkina Faso. L’objectif est d’analyser les conditions de formation à l’université en lien avec la politique de l’inclusion. Menée courant juillet à novembre 2025, l’étude examine le cas spécifique de l’Université Norbert ZONGO. C’est une approche mixte qui a été envisagée. À travers des entretiens semi-directifs et des questionnaires adressés aux étudiants, aux enseignants et aux administratifs, l’étude met en exergue la méconnaissance des instruments juridiques en lien avec l’inclusion par bon nombre d’acteurs, des défis tant logistiques qu’humains en matière d’inclusion en formation. L’étude montre qu’en dépit de l’arsenal juridique existant, ladite université peine à rendre effective l’inclusion. Sur le plan logistique, l’université n’est pas dotée pour faire face aux besoins spécifiques liés aux handicaps ou à la vulnérabilité. De plus, les acteurs, qu’ils soient étudiants, enseignants ou administratifs ne sont pas suffisamment outillés pour répondre à l’impératif de l’inclusion.

 Mots-clés : étudiant ; inclusion ; formation universitaire ; handicap ; besoins spécifiques.

EDUCATION AT NORBERT ZONGO UNIVERSITY (BURKINA FASO) FACES THE CHALLENGE OF INCLUSION

Abstract : The study addresses the challenges of inclusion in university education in Burkina Faso. The objective is to analyze university education conditions in relation to inclusion policy. Conducted between July and November 2025, the study examines the specific case of Norbert ZONGO University. A mixed approach was taken. Through semi-structured interviews and questionnaires sent to students, teachers, and administrative staff, the study highlights the lack of knowledge of legal instruments related to inclusion among many stakeholders, as well as the logistical and human challenges of inclusion in education. The study shows that despite the existing legal arsenal, the university struggles to make inclusion effective. Logistically, the university is not equipped to meet the specific needs related to disabilities or vulnerability. In addition, stakeholders, whether students, teachers, or administrators, are not sufficiently equipped to respond to the imperative of inclusion.

 Keywords : student ; inclusion ; university education ; disability ; specific needs.

1-Méthodologie: L’étude a été menée à l’Université Norbert ZONGO (UNZ) située dans la ville de Koudougou, région de Nando dans le centre-ouest du pays. Cette université est présentée comme la deuxième plus grande université du Burkina Faso de par la taille des apprenants (plus de 40 000 étudiants selon l’annuaire statistique 2023/2024 du ministère de l’enseignement supérieur). Ladite université compte trois Unités de Formation et de Recherche (UFR), un Institut universitaire de Technologie (IUT) et un Centre universitaire (CU) situé à Manga dans la région du Nazinon dans le centre-sud du pays. L’étude a recueilli des données tant quantitatives que qualitatives. Un formulaire à questions fermées et ouvertes a été adressé au personnel administratif composite dont les détails sont fournis dans les résultats, aux enseignants et aux étudiants. C’est une technique d’échantillonnage non probabiliste qui a été utilisée, au jugé en ce qui concerne les administratifs et les étudiants handicapés et par participation volontaire pour les enseignants et certains étudiants. Des entretiens semi-dirigés ont été conduits avec certains étudiants vivant avec un handicap compromettant la réponse au formulaire. Les données quantitatives ont été traitées avec Excel, tandis que celles qui sont qualitatives ont fait l’objet d’analyse thématique (Braun & Clarke, 2006).

Conclusion: Cet article s’est voulu une occasion d’interroger la formation des EVH en milieu universitaire. Il en ressort une impérieuse nécessité pour l’Université Norbert ZONGO de prendre la mesure de la situation car elle est encore loin des standards minimaux d’inclusion. L’éducation inclusive ne saurait se borner à permettre simplement l’accès à l’université. Les étudiants vivant avec un handicap ont des difficultés d’accès à certaines infrastructures, des difficultés de mobilité dans certaines salles, des difficultés d’adaptation aux méthodes pédagogiques et aux modalités et pratiques d’évaluation. Un ensemble de problèmes dont le début de solutionnement commence par la mise en place d’un mécanisme d’identification de ces étudiants, la mobilisation des outils spécifiant leurs droits, et la sensibilisation/formation des acteurs à tous les niveaux. Des investissements sont obligatoires pour recruter du personnel et pour acquérir du matériel spécifique, ce qui pourra se faire progressivement si les préalables sont réunis. L’université est un espace ouvert qui doit permettre à chacun de s’épanouir selon ses possibilités. Pour cela, il faut qu’elle se montre réellement ouverte aux étudiants vivant avec un handicap afin de favoriser leur pleine résilience.

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