N°019_Vol.1_09
- L’EVOLUTION DE LA DEUXIEME GENERATION (AÏCHA ET SELIM) DANS LA TRILOGIE LE PAYS DES AUTRES DE LEILA SLIMANI
- Abdessamad ISSAM
- FSJESTE, Université Abdelmalek Essaâdi, Tétouan (Maroc)
- ORCID iD : 0009-0001-7235-2502
- a.issam@uae.ac.ma
- &
- Jaouad OUARAD
- LRALLARC, FLSH, USMS, Béni Mellal (Maroc)
- ORCID iD : 0009-0008-0689-4216
- jaouad.fp@gmail.com
Introduction: Leïla Slimani s’est imposée comme une figure incontournable du paysage littéraire francophone contemporain. Si son succès critique et médiatique, notamment avec le prix Goncourt pour son deuxième roman, Chanson douce (2016), est indéniable, il serait réducteur de ne voir que cela. Son projet littéraire, plus vaste et d’une cohérence structurelle remarquable, trouve son aboutissement dans la trilogie romanesque Le Pays des autres (2020-2025). Cette saga familiale, d’inspiration autobiographique, déploie une fresque historique scrupuleusement ancrée dans le Maroc, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux dernières décennies du XXᵉ siècle. Elle tisse l’intime au collectif pour saisir les effets de la colonisation et de l’indépendance sur les destins personnels. La première génération, incarnée par Amine et Mathilde, s’enracine dans des valeurs de stabilité héritée (la terre, l’honneur familial). Or, la génération suivante, celle d’Aïcha et Selim, se définit radicalement par l’expérience de la rupture et du déplacement. Ces deux figures centrales, héritières d’un monde rural et patriarcal, se trouvent confrontées de plein fouet à une modernité marquée par les bouleversements sociaux et la remise en cause de l’autorité. La présente étude vise précisément à analyser l’évolution de cette seconde génération à travers deux dynamiques fondamentales qui structurent l’ensemble de la trilogie : la quête identitaire et l’émancipation sociale. Dès lors, il convient de se demander comment Aïcha et Selim, situés à l’intersection de cultures et d’aspirations souvent contradictoires, parviennent à négocier leur identité dans un contexte de mutation sociale profonde. De même, il est essentiel d’examiner quelles modalités d’émancipation ils privilégient, et comment leurs parcours respectifs révèlent les tensions et les possibles du Maroc post-indépendance. Nous faisons l’hypothèse que leur rapport au « feu », métaphore récurrente dans la trilogie, ne renvoie pas à une émancipation pleinement aboutie. Au contraire, le déracinement symbolique qui les définit suggère moins une libération éclatante qu’un processus de réinvention précaire, toujours traversé par le doute et la contradiction, révélant ainsi les ambiguïtés structurelles de la modernité postcoloniale. Pour atteindre cet objectif, nous adopterons une approche méthodologique à la fois textuelle et contextuelle, attentive aux choix narratifs de Slimani ainsi qu’à l’ancrage historique et social de son œuvre.
Résumé : La trilogie de Leïla Slimani, Le Pays des autres (publiée de 2020 à 2025), suit une famille franco-marocaine sur plusieurs décennies. Or, la seconde génération, Aïcha et Selim, marque une rupture nette avec l’héritage rural et patriarcal. Leurs trajectoires forment l’axe central de cette analyse, se déployant dans un champ de forces antagonistes où les legs culturels et sociaux s’enchevêtrent difficilement. D’une part, le poids des normes reçues ; de l’autre, la volonté farouche de s’en affranchir. Les protagonistes doivent refonder leur identité et tracer des voies d’émancipation concrètes dans le Maroc postcolonial (années 1940-1990). Précisons que ce contexte socio-historique n’est pas monolithique : il est traversé par un affrontement tenace entre traditions ancrées et aspirations modernes. Le parcours d’Aïcha est particulièrement frappant. En optant pour le savoir médical, elle ancre son affranchissement dans une pratique concrète et lourdement chargée de sens. Devenue gynécologue, elle se confronte de plein fouet à la violence – physique et symbolique – qui entoure les naissances, sans oublier le poids persistant de la hchouma. Par son travail, elle s’emploie à fissurer les tabous sur le corps féminin et la sexualité, contribuant ainsi, depuis l’intérieur même du système, à le fragiliser durablement. Toutefois, cette subversion des normes sociales ne débouche pas sur une libération pleinement accomplie. L’expérience de la maternité chez Aïcha, caractérisée par une attitude possessive, met en lumière les ambiguïtés structurelles d’un processus d’émancipation encore fragmenté. Selim, au contraire, opte pour la fuite : refusant la terre paternelle, il s’exile comme photographe à New York. Là, la liberté se paie d’un déracinement ontologique et d’une interrogation lancinante : Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas ? Représentant une génération fracturée mais fondatrice, ils transmettent à la troisième génération un « feu » incandescent, emblématique de la construction d’un « troisième espace » identitaire, au-delà des binarités culturelles imposées.
Mots-clés : Deuxième génération ; émancipation ; hybridité ; Maroc postcolonial ; Quête identitaire.
Références bibliographiques
- Bhabha, H. K. (1994). The location of culture. Routledge.
- Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Les Éditions de Minuit.
- Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Seuil.
- Butler, J. (2005). Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité (C. Kraus, Trans.). La Découverte. (Édition originale parue en 1990)
- Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Gallimard.
- Glissant, É. (1969). L’intention poétique. Seuil.
- Slimani, L. (2020). Le pays des autres : Vol. 1. La guerre, la guerre, la guerre. Gallimard.
- Slimani, L. (2022). Le pays des autres : Vol. 2. Regardez-nous danser. Gallimard.
- Slimani, L. (2025). Le pays des autres : Vol. 3. J’emporterai le feu. Gallimard.
